Les ânes

L’histoire commence ainsi…

Le coup de folie

Rendez-vous a été pris depuis quelques jours déjà. Je vais changer les pneumatiques de ma voiture. Rien de bien passionnant en somme.
Sur la route qui me mène à Cavaillon, je vois sur un arbre une affichette annonçant une exposition des animaux de la ferme dans le centre-ville. Un rural comme moi n’a pas besoin de se rendre sur ce type d’exposition. Des animaux j’en vois tous les jours. Mais je ne sais qu’elle main me tire tout de même vers ce lieu de rendez-vous inattendu.
La place est ombragée, l’eau d’une fontaine fait entendre son chant amical. De loin, j’aperçois des chevaux, des moutons, un cochon. Je m’avance un peu plus et mon cœur chavire. Dans ce joyeux désordre, je distingue désormais un âne. C’est un gris de Provence, avec la croix de Saint André qui lui court des épaules à la queue. Je tombe littéralement amoureux de cette énorme peluche avec des yeux à faire fondre n’importe quelle brute. La pensée qui traverse mon esprit instantanément est « Je le veux, je veux l’acheter ». Je demande le prix au maquignon patibulaire qui se trouve là. 3000 francs est la somme à verser pour ce coup de folie. Je suis nerveux, ce n’est pas le prix, 3000 francs pour l’acquisition d’un être vivant n’est pas à mon sens une folie. C’est plutôt la peur. Vais-je savoir m’en occuper ? Où vais-je le mettre ? Le coût de l’entretien. Je sors mon portable de la poche, Muriel et Fanny, mon épouse et ma fille sont à la maison, je veux avoir leur sentiment. Certaines décisions se partagent.
- « Je suis à Cavaillon, il y’a là devant moi un âne superbe, je veux l’acheter, qu’en penses-tu ? »
- « Que va-t-on faire d’un âne, où va-t-on le mettre ? »
- « On s’organisera, réfléchissez, je vous rappelle. »
Je n’y tiens plus sur cette place, face à cet âne, face à une part de mon avenir. Je suis profondément partagé entre l’envie et le doute. Ma décision est prise, je m’approche du maquignon.
- « Je vais vous l’acheter. Vous pouvez descendre le prix ? »
- « Monsieur, lorsque je donne un prix, c’est le prix, je ne suis pas marchand de tapis ».
- « Vous pouvez me le livrer alors ? »
- « Quand ? »
- « Demain matin ».
- « Va pour demain »
Je rappelle Muriel et fanny.
- « Bon je l’ai acheté, il nous le livre demain matin »
- « Tu es vraiment complètement fou, tu ne réfléchis pas ».
- « Je sais… »

L’arrivée

Le lendemain matin c’est l’effervescence à la maison. L’âne ne va pas tarder à arriver. On fera son enclos au fond du jardin, qui n’est tout de même pas gigantesque. Pour la chambre pas de problème nous avons une ancienne étable. Elle n’est pas très grande, mais cela suffira largement.
Vers 11 heures 30, la Renault Estafette bleue pointe son museau rond. La vedette de tous nos sentiments arrive enfin. Mon anxiété grandit à la vitesse d’approche du fourgon. Le maquignon descend. J’entends le bruit des sabots de l’âne sur le plancher de tôle du véhicule, il a l’air nerveux. Les portières arrières sont ouvertes. Le cul de l’âne nous fait face, ses oreilles s’orientent dans tous les sens à la recherche des sons. Non sans peine, le maquignon fait reculer la bête, pour la faire descendre. Mon inquiétude s’accentue. Une pensée me traverse l’esprit « J’ai vraiment fait une connerie », elle ne me quittera que quelques semaines plus tard. Enfin l’âne se retrouve hors de l’estafette. Il nous faut passer par le garage pour rejoindre la cour intérieure. Les chiennes ont été préalablement enfermées. L’âne est littéralement tiré jusqu’à son nouveau lieu de villégiature. C’est à ce moment précis que j’ai pris peur, que j’ai profondément douté. J’ai été à deux doigts de demander au maquignon de repartir avec son animal.
L’âne en entrant dans des repères visuels familiers, venait tout simplement de doubler de taille. Je ne m’étais pas rendu compte la veille, dans un environnement étranger de la taille réelle de l’animal, que j’avais inconsciemment rétréci.
- « Je le mets où ? » demande le maquignon très content de sa vente.
J’aperçois une grosse pierre trouée au fond du jardin. Elle doit bien peser 30 kilos. Je vais la chercher, nous passerons la longe à l’intérieur pour immobiliser l’âne. Tout fier de moi, je paye le vendeur qui prend congés sans tarder. Nous amenons un seau d’eau afin que notre nouveau pensionnaire se désaltère.
-« Au fait comment s’appelle-t-il ? »
-« Cyrano.. ».

La prise en main

Nous sommes désormais tous les trois face aux responsabilités que je viens d’imposer à la famille. Je n’en mène pas large. Il faut avouer que l’animal m’impressionne avec ses deux cents kilos de muscles. Tout à coup Cyrano prend la mouche et part en courrant entraînant derrière lui la pierre qui semble être un vulgaire caillou. Il se précipite dans le fond du jardin la pierre manquant heurter ses jambes fines. Je ne sais trop quoi faire, Muriel et Fanny se sont réfugiées sur le pas de la porte. Notre nouveau pensionnaire se régale déjà des essences plantées dans le jardin. Je prends mon courage à deux mains. Il faut que je rattrape la bête. Mais Cyrano m’offre généreusement son arrière train, d’un air de dire approche si tu veux. Il faut ici préciser que l’âne possède une vision très large, il peut sans tourner la tête voir jusqu’à ses hanches. Une vraie tour de contrôle, et je ne vous parle pas de l’ouie qui est phénoménale. Il a de grandes oreilles qui n’arrêtent pas de chercher l’origine du son, un vrai radar. Après de longues négociations, j’arrive à me saisir de la longe. Je décide sans plus tarder de le rentrer dans l’étable. Une ouverture dans la porte lui permettra de regarder dans la cour. Il ne va pas s’en priver. Bien sûr le foin et la paille avaient déjà été disposés en guise de bienvenue.
La veille, j’avais également trouvé le temps d’aller acheter tout le matériel nécessaire pour fabriquer l’enclos. Piquets, planches, clous deviennent dés lors ma préoccupation première. Je réquisitionne la main d’œuvre et nous nous attelons à cette mission essentielle.
Après quelques heures de dur labeur, le parc est enfin prêt. Je n’ai pu enfoncer suffisamment certains piquets le sol étant miné de pierres. Mais bon, le résultat est tout de même agréable à l’œil. L’affaire est entendue, la nuit Cyrano sera dans l’étable et le matin je le lâcherai dans son parc. Il pourra ainsi bénéficier de la compagnie des chiennes.

La découverte

Plus tard, je vais me coucher satisfait du travail accompli, mes pensées restant emplies de doutes.
Dans un demi-sommeil, j’entends frapper, mais quelle heure est-il ? 6 heures 30. Quel est cet ahuri qui ne respecte pas le sommeil des autres. Les coups sont assez réguliers. Dans du bois semble-t-il. Je mets de longues minutes à comprendre. C’est Cyrano qui frappe à la porte avec son pied. Il doit avoir faim. Cela promet des réveils matinaux. Je m’habille pour aller le voir. Dés qu’il m’aperçoit à travers sa lucarne il se met à brailler, à coup sûr tout le village est réveillé, je vais me faire de nouveaux amis. Je lui donne son foin, il me remercie de ses gros yeux larmoyants. Je laisse la porte ouverte, il pourra ainsi sortir et entrer à sa guise.
Deux heures plus tard, la maisonnée est vide, l’âne dans son parc, les chiennes, interrogatrices, dans le jardin. Lorsque nous rentrons à midi, tout ce petit monde semble vivre, chacun d’un côté du parc, le parfait amour. Quelques jours se déroulent ainsi. Je ne sais pas encore que Cyrano qui ne répond d’ailleurs jamais à l’appel de son nom, est en train d’analyser la situation.
Je téléphone au maquignon pour avoir plus de précisions quant aux origines de Cyrano. Je me déplace aussi. Je sens qu’il est inquiet, il a peur que je lui demande de reprendre l’âne pour une raison ou une autre. Je demande les papiers, des conseils d’élevage. Je finis par apprendre que Cyrano vient en fait d’un élevage d’Avignon. Je me rends sur place, le lieu est étonnant. Une sorte de vieille ferme aux nombreux bâtiments. Il y’a des ânes partout. Mais l’hygiène générale, le soin apporté aux animaux semble plus qu’aléatoires. Je me dit que mon âne a eu de la chance de « s’échapper » de cet endroit. Après discussion avec le propriétaire des lieux, j’apprends que Cyrano est en fait Casimir, ceci expliquant cela. De retour chez moi j’interpelle l’âne par ce nouveau prénom, il se tourne vers moi immédiatement. Je suis enfin rassuré, je pensais qu’il me snobait.
Après une semaine environ la routine s’installe, coup de pied dans la porte, sortie dans le parc, journées d’observation avec les chiennes. Un midi nous rentrons, le parc a explosé, les planches sont au sol, certains piquets sont arrachés, une bouffée d’anxiété m’envahit, qu’allons nous découvrir. Nous retrouvons les chiennes et l’âne en bonne compagnie, lui s’affère à dévorer notre chèvrefeuille, elles, le regardent complices. Tant bien que mal après une course aux quatre coins du jardin, j’attrape le licol afin d’enfermer le passe muraille dans son étable. Je me questionne sur ce qui m’a semblé être de la complicité entre Casimir et les chiennes. Nous ne tardons pas à découvrir le poteau rose. Casimir aidé des chiennes a dévoré le sac d’aliments pour chien qui se trouvait dans une dépendance. Il ne reste rien des vingt kilos de nourriture. A cet instant, je comprends que cette cohabitation rapprochée ne va pas pouvoir durer. L’âne, très familier ne peut rester dans un environnement aussi proche et aussi restreint. Il va falloir envisager une autre solution, mais je la connais déjà.

Le parc


A l’arrière de la maison se trouve une petite parcelle encombrée d’années de déchets en tout genre. Le nouveau parc sera là. Je m’attelle alors à nettoyer les lieux, à brûler les mauvaises herbes, à organiser un nouvel espace. Dans le même temps, je réalise que mon enclos devra être électrifié afin d’éviter d’autres échappées. Seule la fée électricité peut dissuader un âne de tenter l’évasion, et encore. Le matériel nécessaire sera acheté et installé.
Quinze jours plus tard, Casimir intègre son nouvel espace. Muriel, mère poule comme pas deux, m’impose néanmoins de rentrer notre pensionnaire tous les soirs dans son étable afin qu’il n’est pas froid. Ainsi, tous les matins et tous les soirs, Casimir va traverser la cour. Jamais une seule fois il n’oubliera de regarder en direction de la porte d’entrée de la maison, de jeter un regard amusé aux chiennes. A plusieurs reprises, je vais me faire berner par l’apparente nonchalance de cet âne fugueur.

Les évasions

Un soir, rituellement, j’attrape Casimir par le licol afin de le conduire à sa chambre. Il rapproche sa tête de ma main afin qu’aucune tension de corde n’existe plus entre nous. Tout d’abord, je ne comprends pas ce geste étonnant. Le temps de réaliser et de son cou puissant, il donne un coup sec en arrière. Me surprenant, il arrive à se libérer, fait immédiatement demi-tour et s’échappe par la route vers le village. Désemparé, je ne sais comment réagir. Néanmoins la course de mon beau destrier ne me semble pas très rapide. Il fait nuit noire et je me mets à courir après l’équidé qui arrive déjà devant la mairie, j’ai peur qu’un véhicule n’arrive en face, qu’un accident ne soit provoqué. Après quelques centaines de mètres, j’arrive à hauteur du train arrière de Casimir, il me faut à présent le dépasser. Il est hors de question d’essayer de l’arrêter en attrapant sa queue, une ruade viendrait immédiatement m’en empêcher. Finalement, un peu ridicule j’arrive à l’attraper par l’encolure et à le stopper. Casimir est à la fois déçu et amusé, je le vois dans son œil rieur. Je lui assène quelques bonnes gifles sur les joues en criant aussi fort que je peux. L’évadé réintègre son étable non sans regret. C’est le début d’une longue série de cavales.
Fanny a 12 ans, elle est collégienne. Tout ce qui est nouveau, l’intéresse. Alors elle participe aux soins apportés à Casimir. Tous les matins, elle sort l’âne de son étable, fixe sa longe pour l’amener dans son parc. Ensemble ils traversent la cour, le garage. Ce rituel dure depuis quelques jours déjà, le temps pour Casimir de jauger sa jeune maîtresse, de sentir ses faiblesses. Un matin le désir de liberté étant trop fort, Casimir donne un coup de tête pour fausser compagnie à Fanny. Elle essaie vainement de le rattraper. Désespérée elle monte quatre à quatre les escaliers de la maison, je suis dans un demi-sommeil. « Casimir s’est échappé, viens vite… ». A l’arrière de la maison, l’âne a disparu. Je sors la voiture et nous partons à sa recherche. Je l’aperçois 800 mètres plus loin sur le bord de la route affairé à brouter. Mais il connaît la voiture le bougre, alors il fuit. Finalement j’arrive à l’attraper, mais un autre problème se pose désormais, comment le ramener jusqu’à son enclos. Fanny ne peut ni conduire, ni prendre l’âne en charge. Alors, je fais passer la longe à travers la vitre ouverte et je fais courir Casimir à côté de la voiture. Je ne renouvellerai pas l’expérience, en y pensant j’ai encore mal au bras.
Ce sera la dernière évasion de Casimir, qui dés lors est placé sous très haute surveillance. Son intelligence n’arrivera plus à trahir ma vigilance. Avec l’habitude je sais lire dans ses pensées, je peux maintenant anticiper ces actes.

Les balades – les visites

Dans sa précédente vie, Casimir qui a aujourd’hui sept ans, avait reçu l’éducation de base, l’attelage, le montage et la marche au pas. Après quelques mois je l’ai compris l’âne est très intelligent, plus fainéant que têtu. Ce constat posé, nous décidons désormais de partir en ballade avec lui. Fanny profite bien évidemment de la croupe de notre cher compagnon, mais nous comprenons rapidement que l’âne n’accepte pas cette contrainte de gaitée de cœur. Il faut parlementer, insister, ruser pour pouvoir mettre Fanny à cheval (je l’écris doucement) sur son dos. L’âne connaît parfaitement ses proportions (largeur – hauteur), il ne manque donc jamais de passer sous les branches d’arbres qu’il sait pertinemment trop basse pour son cavalier. Les balades sont agréables dés lors que l’on ne cherche pas à imposer son rythme à l’âne. C’est lui qui donne le pas, c’est ainsi, votre autorité d’humain devant l’accepter.

Rapidement casimir va recevoir des visites journalières. Il n’y a pas animal plus attirant que l’âne, plus fédérateur. Il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un ne vienne le saluer. Toutes générations, toutes couches sociales confondues, les gens détournent leur route pour parler à l’âne, lui apporter un bout de pain, des carottes de la salade, que sais-je encore. Désormais, je ne passe pas une semaine sans ramasser du pain sec que les villageois me déposent.

La compagnie

Toutes ces visites donnent bien évidemment naissance à des dialogues. Alors on ne tarde pas à nous reprocher de laisser cet âne seul. « Vous savez l’âne aime la compagnie, il faudrait en prendre un second, ou mettre une chèvre à ses côtés ». La plupart de ces « donneurs de leçons » n’ont même pas un chat. Je sais que l’âne aime la compagnie, mais je ne veux pas faire n’importe quoi, je réfléchis à la solution idéale. Prendre des animaux est chose aisée, les entretenir est plus complexe. Le problème de la chèvre c’est que la clôture doit être adaptée à son tempérament et à sa taille. Il faut doubler les fils électriques et installer des planches ou un grillage. De plus la chèvre mange absolument tout, rien ne l’arrête, elle est capable de digérer les choses les plus improbables. Je décide donc de trouver un compromis, j’achète trois poules. Un ancien poulailler se trouve au fond du parc, après une petite restauration il fera l’affaire. J’installe donc mes nouvelles pensionnaires. Casimir est ravi. Il passe ses journées à regarder les gallinacés piquer le sol de leur bec efficace. Je profite de cette évocation pour préciser que la poule n’est pas aussi stupide que l’on veut bien le dire. Entre les chiennes, l’âne et les poules nous ne jetons quasiment plus rien à la poubelle, tout est recyclé sans que cela ne coûte rien. La salade, le fromage, les pâtes, le riz, la viande tout est bon pour la poule. Néanmoins, il ne faut donner de la viande que dans des proportions très raisonnées. La poule est carnivore, lui donner trop de viande pourrait provoquer des situations de « cannibalisme ». Quoi qu’il en soit, lorsque je vais jeter au poulailler des restes de repas, les poules analysent, avant même que l’aliment ne touche le sol, la nature de celui-ci. Elles se jettent en priorité sur la viande, le jambon et le fromage. Je ne puis dire si l’identification est olfactive, visuelle ou autre, mais elle est sûre et instantanée. Deuxième surprise, la poule vole. A maintes reprises, je découvre les poules hors de leur enclos en compagnie de Casimir. Je ne comprends pas, je ne trouve aucun trou dans le grillage.
Un jour je surprends l’envol maladroit et lourd de l’une d’entre elle. Après avoir décollé de deux bons mètres elle se pose prés de l’âne. Nouvelle mission, je dois couper le bout d’une aile (seulement une, pour déséquilibrer l’envol) de mes poules pour les tenir clouées au sol. Dés lors, Casimir va trouver une nouvelle occupation. S’évertuer à ouvrir le poulailler afin que les cocotes le rejoignent. Ainsi, il passe des heures à taper de ses pattes avant dans la porte que j’ai installé. Bien évidemment l’entêtement fini par payer, une brèche est ouverte les poules sortent. Après x réparations, je trouve la solution. Je place du fil électrique non alimenté sur la porte pour tenir Casimir à distance.

Un jour l’on me propose un autre âne, un propriétaire veut se séparer de sa bête pour « évoluer » vers un noble destrier, le cheval. L’âne devenu banal est donc mis à la porte. Je fais œuvre de charité en décidant de l’adopter. Décision simple, qui va entraîner des complications extraordinaires.
Je me retrouve donc avec deux ânes, casimir, hongre (castré) de sept ans et Kalin âne entier âgé de quatre ans. La hiérarchie naturelle veut que l’âne le plus âgé soit le dominant. Mais la donne est truquée Casimir étant castré. Rapidement Kalin décide d’entamer des jeux sexuels au préjudice de Casimir. De jour en jour les choses s’enveniment, les jeux deviennent des combats. La violence monte inexorablement, les morsures sont de plus en plus sévères. Les ruades se terminent désormais par des coups de sabots époustouflants dans le poitrail ou la gueule. Tout est maintenant prétexte à bagarres, les repas, l’eau, les caresses. La situation devient ingérable et je repense à tous les donneurs de leçons (il ne faut pas laisser cet âne seul, prenez-en un second…). Un matin, je donne la ration de foin après avoir pris la peine d’en faire deux parts bien distinctes. La bagarre éclate plus violente que jamais. Tout en se mordant les ânes se dressent sur leurs pattes arrière. Je suis tétanisé et je ne parviens à rien faire d’efficace. Puis les deux ânes chutent en arrière sur la clôture. Un agriculteur de passage m’aide enfin. Nous attachons les animaux à l’opposé l’un de l’autre. Je n’ai plus d’autre alternative, il faut que je les sépare. Le parc est scindé en deux camps retranchés. Dés lors, casimir et Kalin pourront se toiser, mais ne pourrons plus s’agresser. Une chose est devenue évidente, je dois me résoudre à faire castrer Kalin.

La castration

Rendez-vous est pris, le vétérinaire spécialiste des équidés vient à domicile pratiquer cet acte cruel.
Avec l’âne la castration n’est pas un acte anodin. L’anesthésie est très complexe, un dosage trop important peut tuer l’animal, un dosage trop faible peut entraîner un réveil prématuré. Second problème et non des moindres, l’âne est hémophile.
L’anesthésiant est injecté, mais l’âne résiste, alors petit à petit le vétérinaire procède à de nouvelles injections. Après des minutes interminables Kalin finit par se coucher, il faut le retenir dans son mouvement. Sur le flan l’âne est ensuite « ficelé ». Il faut attacher les pattes arrière. La corde est ensuite passée sous son corps et je suis à genou sur son échine. Tout cela pour éviter en cas de réveil brutal que le vétérinaire et moi soyons projetés à plusieurs mètres.
Commence ensuite l’intervention. Le scalpel est utilisé avec dextérité. Le sang commence à couler abondamment. Une vraie boucherie. De temps à autre un complément d’anesthésie est pratiqué. Après d’interminables minutes, la plaie est recousue et désinfectée. Kalin qui se relèvera assez rapidement mettra de longues heures à retrouver ses esprits. Les jours suivants il faudra nettoyer la plaie très sérieusement afin d’éviter une infection, qui se développera tout de même.
Il se passera environ deux mois encore avant que je ne puisse mettre à nouveau dans un parc commun Casimir et Kalin. La testostérone est coriace même après castration.
Aujourd’hui Casimir et Kalin sont les meilleurs amis du monde. Impossible d’en laisser un seul, sous peine d’avoir droit à un concert effroyable en « braiment majeur » de l’autre.



Epilogue

A quoi cela vous sert-il d’avoir des ânes ?
Cette question m’a été posée des dizaines de fois. En réalité, je ne sais trop quoi répondre tellement elle me parait stupide.
A quoi cela sert-il d’avoir un chien ?
A quoi cela sert-il d’avoir des enfants ?
A quoi cela sert-il de se marier ?
Etc…
Voila des questions qui pourraient également m’être posées. Finalement l’âne entraîne le questionnement, je crois que c’est ici que réside son plus grand mystère.
Fondamentalement les ânes ne me servent à rien, dans la mesure ou je ne leur fait accomplir aucune tâche agricole, que je ne leur impose pas de promener des personnes sur leurs dos, que je n’ai pas d’ânesse pouvant me fournir en lait. Alors, je pourrais éventuellement envisager de transformer mes compagnons en saucisson, mais là n’est pas non plus la finalité.
Faut-il toujours chercher une utilité, une rentabilité à toute chose, à tout acte. L’âne est exactement à l’opposé de ces notions. J’ai des ânes car j’en avais envie, je ne sais expliquer pourquoi et je ne veux d’ailleurs pas l’expliquer. Dans un monde où tout doit s’expliquer, s’analyser, je tiens à me payer le luxe d’avoir des ânes sans raison aucune.
Mes ânes me reposent, me rassurent, et cela est déjà beaucoup.
L’âne comme beaucoup d’autres animaux est un compagnon avec ce que cela implique : complicité, partage, échange, confiance. Des qualités humaines désormais et malheureusement en recul dans les échanges entre les hommes.